Si nos ligues de vertus patrimoniales et tous ceux qui, à Genève, font métier politique et existentiel d’opposition systématique œuvraient à Paris, Bilbao ou Bâle, il est certain que nous ne connaîtrions pas la Pyramide du Louvre, le Musée Guggenheim ou encore le Schaulager… Tout projet qui, chez nous, tente de s’affranchir quelque peu des limites du conservatisme ambiant se heurte à une contestation d’autant plus organisée que certains milieux en font profession. On l’a vu avec la place des Nations, dans les années 1990. On le revit avec le Musée d’art et d’histoire.
La rénovation et l’agrandissement de ce Musée – dont personne ne nie le besoin – a fait l’objet d’un concours en bonne et due forme. Ce concours a été gagné par l'architecte Jean Nouvel associé à un bureau d'architectes genevois. Une fois les résultats annoncés, sans que la moindre opposition ou critique ne soit formulée, le projet semble s’être assoupi.
Nous nous en sommes émus auprès d’un conseiller administratif qui nous a dit ses inquiétudes sur le coût de l’entreprise. Nous avons alors suggéré de financer cette dernière à travers un partenariat public-privé – le public prenant en charge la réfection, le privé l'agrandissement, ce qui fut accepté.
Tout serait pour le mieux dans le meilleur des mondes si nous n’avions pas été à Genève. Lorsque les fonds étaient en passe d'être réunis, les gardiens du temple se sont réveillés de fort méchante humeur, critiquant le projet à tout va, brandissant l’habituelle menace de recours et de référendum ainsi qu’un nouveau projet : la construction d’une extension du Musée extra-muros, sous la butte de l’Observatoire !
Passons ici sur cette obsession de ne plus offrir de visibilité – ni de lumière du jour - à nos espaces culturels en les enterrant (cf. le Musée d’ethnographie), comme si l’on en avait honte. La proposition souterraine de Patrimoine suisse n’a fait l’objet d’aucune étude de financement ni de faisabilité, mais nous pouvons parier ici qu’elle coûtera plus du double du projet Nouvel. Et rappelons au passage à nos sourcilleuses sentinelles du passé qu’il y a peu, les habitants de la Ville ont refusé la construction d’un parking sous la butte en question. Il y allait, entre autres, de la survie d’un hêtre rouge et autres espèces rares.
Au moment où les architectes peaufinent les derniers détails du projet Nouvel, nous avons une pensée émue pour James Fazy – violemment attaqué par les « passéistes » de l’époque pour la démolition des fortifications qui étreignaient Genève. Quel serait le visage de notre ville aujourd’hui si Patrimoine suisse et consorts, leurs recours et leurs référendums, avaient déjà existé au milieu du XIXe siècle ?
Renaud Gautier,
Fondation pour l’agrandissement
du Musée d’art et d’histoire

